c’est quoi être une athlète performante ?

Chronomètre, kilomètres parcourus, VO2 max, temps de récupération : autant de statistiques qui envahissent nos réseaux sociaux depuis que les sports de vitesse et d'endurance ont le vent en poupe. Plus que jamais, l'expérience doit être partagée, montrée, prouvée. Et alors que, nous semble-t-il, la performance continue d'être de l'ordre de l'intrinsèque, performer paraît être devenu une activité à exercer auprès du plus grand nombre. La diffusion de données quantifiables produit une comparaison immédiate, des moyennes se dessinent, des objectifs s'imposent : une injonction à la performance s'opère.
Mais si nous quittons ces sphères médiatiques pour nous rendre directement sur les parcours, qu'en est-il réellement ? Comment est perçue et vécue la performance à haut niveau, par les athlètes en première ligne, mais aussi par les équipes de recherche et développement qui les encadrent ? Pour Alchimist, les trail runneuses française et écossaise Aurore Dacier et Naomi Lang, ainsi que Marlène Giandolini, research and sciences lab manager chez Salomon, ont tenté de répondre à la question : qu'est-ce qu'être performante ?

Donner son maximum
Il s'agit sans nul doute de la réponse la plus évidente, lorsque l'on parle de performance physique. « Chez moi ce qui prime, c'est surtout de savoir si j'ai bien fait, si je me suis poussée à bout, si j'ai fait tout ce que j'étais en mesure de faire », nous confie ainsi Aurore. Un discours qui s'aligne parfaitement avec celui de Naomi, qui nous explique : « je pense qu'une bonne course, c'est quand on sent que l'on a tout donné, qu'on a donné tout ce qu'on avait ; quand le corps répond comme il le devrait. »
Surtout, elles ne nous parlent jamais d'une place à atteindre ou de temps à respecter, mais mettent en avant l'idée de défi. Si Aurore se dit curieuse de voir jusqu'où son corps peut aller dans des courses d'une certaine difficulté, Naomi évoque une forme de challenge à tester ses limites. Interrogées sur performer dans la peau d'une femme, les deux athlètes affirment fièrement n'avoir jamais considéré leur genre comme un obstacle à la réussite. « Ça ne me fait pas peur, et même si j'étais la seule fille, ça ne m'aurait pas bloqué. Ça vient aussi d'une idée, et même d'une certitude : on est capables [en tant que femmes] de faire la même chose, les mêmes parcours, les mêmes courses », soutient Aurore.
Pour Marlène, qui travaille en interne chez Salomon, tout l'objectif de la marque réside dans ce leitmotiv : Unleash the best version of yourself (Libérez la meilleure version de vous-même). En tant que marque, être performante, c'est précisément faire, améliorer ou créer un environnement, au-delà des produits, pour « permettre à chaque athlète, de manière globale, de développer le meilleur de lui-même, mais en gardant son intégrité physique et psychique. »
La course finale n'est en réalité que la partie émergée de l'iceberg : les sessions d'entraînement ont une importance capitale. Aurore essaye toujours de se demander si elle a bien respecté le plan de course et s'est suffisamment entraînée. Naomi confirme : « Je pense que la meilleure façon d'être prêt, c'est évidemment de s'entraîner », précisant néanmoins que cela ne veut pas forcément dire s'entraîner plus, mais plus intelligemment. « Effectivement, pour reprendre les courses qu'ont pu faire Naomi et Aurore, ce sont des projets à long terme qui demandent beaucoup d'abnégation et d'investissement chez les athlètes », conclut Marlène.
Mais l'entraînement seul ne permet jamais d'assurer l'issue d'une course. « Il arrive que les athlètes se préparent pendant une saison entière pour un événement donné, qu'ils aient fait tout ce qu'il fallait faire, mais qu'ils soient contraints d'abandonner à cause d'une ampoule ou d'un coup de chaud le jour J. La réalité d'une discipline comme la course à pied ou le trail, c'est ça. » Chez Salomon, précise-t-elle, « nous cherchons donc à préserver le corps, pas simplement pour assurer des performances physiques, mais pour assurer sa longévité à l'échelle d'une carrière. »
Être performant, si on se blesse deux fois par saison, ce n'est pas être performant.
Marlène Giandolini, Salomon
Naomi est consciente que les courses sont rarement telles qu'on les avait imaginées. Être performante se joue particulièrement à ce niveau : quand les conditions ne sont pas en notre faveur, et qu'il faut pourtant, et ce plus que jamais, se dépasser. « Parfois, je sens que je ne suis pas dans un aussi bon jour que je le voudrais, mais si j'arrive à faire avec ce que j'ai, alors je peux être satisfaite de ma performance. […] Au final, je crois que c'est ça, une bonne course : ce n'est pas forcément une question de résultat, mais de savoir qu'on a donné le maximum de ce qu'on pouvait donner ce jour-là. »
À la performance physique s'ajoute une gymnastique mentale, car si le corps peut parfois nous faire faux bond, notre esprit peut s'avérer être un redoutable ennemi. Toutes les deux admettent qu'elles ont expérimenté une pression qu'elles se sont elles-mêmes infligée. Aurore est parvenue à s'en défaire, en prenant rapidement conscience qu'elle préférait se demander si elle avait tout donné, plutôt que culpabiliser sur ce qu'elle aurait dû faire autrement. Naomi, de son côté, révèle qu'elle réalise de meilleures courses quand elle est détendue et fait les choses à sa façon, sans se laisser submerger par des pensées négatives.

Se concentrer sur sa propre pratique
Le trail demeure une pratique individuelle, où un même sentier est appréhendé de multiples façons. L'entrée dans la discipline diffère également d'une personne à une autre, comme en témoignent les parcours de nos athlètes. Toutes les deux introduites aux sports dès l'enfance, elles découvrent le running dans des circonstances opposées : à l'adolescence par le biais d'un groupe de copines chez Naomi, seule et à la fin du lycée chez Aurore. La française associe le running, puis le trail, à des moments privilégiés au cours desquels elle peut se vider la tête, se retrouver et être au plus proche de la nature. L'écossaise l'a longtemps associé à un sport plus collectif, du fait du contexte particulier dans lequel elle l'a découvert, où elle prend plaisir à s'amuser et rencontrer de nouvelles personnalités.
C'est au moment de leur professionnalisation, et peut-être encore plus lorsqu'elles rejoignent le centre de performance Salomon, que leur expérience s'intègre dans quelque chose de plus global. Elles côtoient davantage de compères et deviennent plus sujettes à la comparaison. Pour Aurore, l'introduction avec le monde compétitif a été via Salomon. « Mais c'est vrai que quand tu rejoins une équipe professionnelle, que tu sors vraiment d'un monde amateur, ça te fait questionner ta légitimité, surtout la première année. J'ai rejoint une équipe de personnes que je n'aurais jamais pensé côtoyer. Mes collègues de Salomon, c'est vraiment des super stars. Donc, je me souviens la première fois que je suis arrivée au stage d'entraînement, je me suis demandée ce que je faisais là. » Pour Naomi, il y avait une certaine inquiétude en intégrant Salomon, à l'idée de faire partie d'une « équipe si formidable. » La comparaison naturelle fait toutefois rapidement place à un sentiment d'appartenance, et plus particulièrement une grande sororité entre les athlètes féminines qui sont nombreuses chez Salomon.
Mais la comparaison ne se restreint pas au terrain, elle se déploie désormais en dehors de ses contours, accentuée par l'essor des réseaux sociaux et d'applications de performance. Sur Instagram, Naomi comme Aurore ont fait le choix de rester discrètes, une stratégie également adoptée sur Strava où elles ne suivent que leurs proches. En s'écartant du jeu de la comparaison, elles se replacent au cœur de leur pratique. Naomi résume : « Je pense que c'est bien plus sain de mesurer sa performance en se comparant à soi-même plutôt qu'aux autres. »
Je ne suis pas le sport, je fais du sport.
Aurore Dacier
De son côté, Aurore porte le débat plus loin : « Il est primordial de se placer au centre, que le sport ne devienne pas le sujet principal, au point d'avoir la sensation de n'être personne sans lui. »
Sans même s'être donné le mot, les athlètes expliquent qu'être performante, c'est avant tout un ressenti personnel. « Je crois que chacun a sa propre manière de faire les choses : certaines méthodes fonctionnent pour certains et pas pour d'autres. Donc je dirais que tout est question d'équilibre à trouver », nous dit Naomi.
Une vision partagée par Marlène en interne. « Être une marque performante, cela veut dire ne pas considérer que toutes les personnes auxquelles on s'adresse sont égales et similaires, dans leurs aspirations, leurs qualités physiques, leur histoire personnelle, médicale, sportive. Et c'est justement notre rôle de leur proposer des solutions afin qu'elles déploient le meilleur d'elles-mêmes. » Chez Salomon, on ne cherche pas à uniformiser, mais à personnaliser. Pour assurer une expérience optimale, l'athlète doit adopter une routine qui lui convient, s'équiper de produits adaptés à ses besoins. Sur la question de l'équipe, Marlène juge qu'il y a une dimension « un peu imaginaire, où les athlètes se projettent et se disent que s'ils portent la même chose qu'un autre, ils obtiendront forcément les mêmes performances. Avec les réseaux sociaux, de fausses croyances circulent. Or ce qui marche pour l'un ne marche pas pour l'autre. »

Avoir un bon accompagnement
Un parcours se fait seul, mais il se vit et se prépare en équipe. Des athlètes comme Aurore et Naomi ont respectivement quitté Hong Kong où elle travaille et Édimbourg où elle étudie, pour les compétitions. Elles découvrent pour la première fois certaines courses à grande distance. Ce sont autant de bouleversements, qui peuvent directement affecter les performances d'une sportive à haut niveau.
Depuis les années 2000, Salomon offre un service aux athlètes qui vise à customiser les produits. Et depuis maintenant trois ans, la marque essaye de réfléchir de manière plus exhaustive à la question de la performance. « C'est une question complexe puisque liée à de nombreux facteurs, dont certains ne sont absolument pas liés aux produits : la nutrition, la santé mentale, le développement de qualités physiques. On essaye de ne pas seulement les accompagner sur le produit, mais sur tous les critères de performance », soutient Marlène. Cela veut dire que la marque s'engage à avoir des experts dans tous les domaines : des professionnels de la médecine, de physiothérapie, de réadaptation, de nutrition, de gestion de stratégie de course. Et Naomi et Aurore le confirment, l'équipe Salomon a cru en elles, parfois plus qu'elles ne se l'autorisaient.
Aux besoins croissants des athlètes, amateurs comme professionnels, Salomon explique avoir de plus en plus de moyens pour comprendre aussi bien ce dont ils ont besoin et ce qu'ils veulent. « D'un point de vue méthodologique, nous développons des produits pensés pour accompagner les coureurs à l'échelle d'une course et d'une carrière. On utilise des méthodes autour de la physiologie pour comprendre le rendement de telle ou telle matière. On utilise aussi la biomécanique, qui permet de mesurer la contrainte que j'applique sur mes articulations avec tel ou tel équipement. On étudie aussi de plus en plus des aspects de thermorégulation pour essayer d'améliorer la gestion de la chaleur en course à pied. On a recours à l'analyse sensorielle pour capter la relation subjective et émotionnelle que la personne a avec son produit : des études ont montré que le risque de blessures diminuait quand la perception du confort augmentait. »

Au-delà du résultat, Marlène nous confie qu'il y a beaucoup de respect. « On accompagne l'athlète pour atteindre ce qu'il veut, avec ce qu'il a et ce avec quoi il est à l'aise. L'idée, c'est que l'athlète arrive le jour de la course avec le moins de doutes possible, il doit se sentir bien, en confiance. »
Des préoccupations, pourtant, et particulièrement en tant que femmes, on peut en avoir. « Par contre, là où il y a des limitations, c'est dans l'organisation des courses – et heureusement, c'est un peu mieux aujourd'hui. Lorsque tu es une femme, les infrastructures ne sont pas toujours pensées pour toi. » De nombreux circuits ne prennent pas suffisamment en compte les besoins logistiques spécifiques des femmes : absence de vestiaires privés pour changer de brassière, ou encore nombre insuffisant de toilettes et de kits hygiéniques disponibles pendant leurs règles. Le trail, qui accueille un nombre croissant de femmes, semble aujourd'hui mieux prendre en compte leurs contraintes. Mais des mesures doivent continuer d'être prises pour faciliter leur expérience, au même titre que celle de leurs homologues masculins, sous peine de constituer une barrière à l'entrée pour celles qui souhaiteraient se lancer.
Ces témoignages ne prétendent pas être représentatifs. Ils apportent néanmoins des pistes de réflexion et des réponses à une question épineuse : qu'est-ce qu'être performante ? Le récit aurait sans doute été différent avec des athlètes plus médiatisées, pratiquant à haut niveau depuis plus longtemps, dont les performances sont scrutées et commentées, et qui doivent composer avec un niveau d'attente bien plus élevé. Alors que le trail et le running connaissent des évolutions significatives, il paraît essentiel de donner la parole à celles qui les font vivre, ainsi qu'aux expertes de l'ombre qui contribuent à leur suivi.
Article en collaboration avec Salomon
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