kerry james marshall, réhabiliter le corps noir dans l'histoire de l'art

L'artiste américain Kerry James Marshall peint des corps noirs depuis les années 80, avec des pigments dont l'oxyde de fer pour en sublimer la noirceur. Entre pop, afro futurisme et classique, sa peinture les réinscrit dans le grand récit de l'histoire de l'art, dont ils avaient longtemps été exclus.
Une violence transcrite par la couleur
Né en 1955 en Alabama, Kerry James Marshall est, depuis son plus jeune âge, marqué par les mouvements d'émancipation africains-américains dont il devient le témoin direct. Cette violence, il la retranscrit dans son œuvre en abordant des thèmes tels que la traversée forcée des Africains réduits en esclavage, ou l'héritage des mobilisations noires américaines sans jamais représenter frontalement la violence ni l'aliénation. Au-delà de l'image, c'est par la couleur elle-même qu'il véhicule ce propos en accentuant la noirceur des peaux via des pigments tels que l'oxyde de fer, lui permettant de magnifier la « beauté noire ».
On me demande souvent pourquoi mes personnages doivent être si noirs. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, la noirceur est un outil rhétorique. Lorsque nous parlons de nous-mêmes en tant que peuple et en tant que culture, nous parlons d'histoire noire, de culture noire, de musique noire. C'est la position rhétorique que nous occupons. Quelqu'un doit commencer à représenter cette noirceur à l'extrême et à la rendre belle.
Kerry James Marshall — The New York Review of Books, 23 juillet 2020
Cette position rhétorique n'a rien d'anodin dans le travail de l'artiste. Par souci de représentation dans l'histoire de l'art globale, il s'attache tout au long de sa vie à occuper le plus possible l'espace des institutions artistiques afin d'y imposer la présence des corps noirs, féminins comme masculins, à égalité avec les corps blancs qui, seuls, l'ont habité pendant des siècles.

Un peintre d'histoire qui refuse un style unique
Si l'artiste confie avoir « toujours voulu être un peintre d'histoire à grande échelle, comme Giotto ou Géricault », il s'en distingue largement, refusant de s'enfermer dans un style unique comme la plupart de ses pairs. Sa force réside précisément dans cette diversité de techniques et de références qu'il maîtrise avec la même aisance : peinture française du XIXe siècle, culture contemporaine, afrofuturisme, bande dessinée ou encore science-fiction. C'est cette singularité qui lui permet d'inscrire ses figures noires au-delà d'un seul courant, en les faisant voyager et en les replaçant au cœur d'une histoire de l'art bien plus vaste, celle dont elles avaient jusqu'ici été écartées. Un procédé qui n'est pas sans rappeler la rétrospective toujours en cours d'Henry Taylor au musée Picasso. L'artiste y propose notamment une réinterprétation magistrale des Demoiselles d'Avignon, intitulée From Congo to the Capital, and Back Again. Ce geste opère, à sa manière, le même travail de réappropriation visant à reprendre un jalon fondateur de l'histoire de l'art occidental pour y réinscrire, cette fois, des corps noirs longtemps tenus à distance du canon.

C'est là tout l'enjeu de cette exposition et l'une des nombreuses raisons pour lesquelles elle vaut le détour. Elle ne se contente pas de montrer des tableaux, elle oblige à regarder autrement. Face à ces toiles, notre œil, façonné par des siècles d'une histoire de l'art presque exclusivement blanche, est confronté à ses propres angles morts. Aller voir cette exposition, c'est ainsi accepter de challenger son regard, de le déplacer, de le former à observer enfin ce qu'il n'avait pas appris à voir. C'est aussi et surtout participer à un geste de réparation bien plus large en redonnant leur juste place à des corps que l'histoire de l'art a trop longtemps invisibilisés, relégués aux marges, voire purement et simplement effacés. Ce que propose Kerry James Marshall n'est pas un nouveau courant. C'est une réintégration dans le grand récit de la peinture.
Kerry James Marshall, The Histories
Musée d'Art Moderne de Paris
Du 18 septembre 2026 au 24 janvier 2027
Plein tarif 17 € · Réduit 15 € · Gratuit −18 ans
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